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Avec Kim Massee, « un univers d’exploration complet » pour les acteurs et réalisateurs

Actrice, réalisatrice et scénariste franco-américaine, Kim Massee aime dire que « ce métier [l’a] choisie ». Réfractaire à l’idée d’intégrer une école de cinéma, elle a tout appris sur le tas, au contact des professionnels et au gré de ses expériences. Convaincue que pratiquer est la meilleure manière d’apprendre, elle organise depuis le début des années 2000 des parcours de formation pour les acteurs et les réalisateurs avec sa société de production, ARTWORX. Depuis 2023, elle a trouvé en ARTES le partenaire idéal pour l’aider à donner une nouvelle vie à ce projet de formation atypique. Le but de ce dernier est d'offrir aux participants un véritable terrain d’exploration artistique. La prochaine session débutera le 18 mai 2026.

Par Elliott Bureau
le 25 mars 2026
(lu 114 fois)

Comment t’es venue l’idée de ce parcours de formation, il y a plus de 25 ans ?

« J’ai passé de nombreuses années sur les plateaux et j’ai réalisé qu’on n'y trouve absolument pas le temps d’analyser les choses. Tout va très vite, aussi bien pour les acteurs que pour le réalisateur. La priorité absolue reste la prise, ce qui ne laisse aucune place à l’exploration ou à l'envie d'essayer de faire différemment. Sur un tournage, ce n’est pas le moment de prendre des risques ! L'idée de ces ateliers m’est venue de là : j’avais envie de créer un lieu où le temps s'arrête un peu. Un chantier où l’on peut pousser les idées à fond, où on peut réfléchir, explorer, et surtout : où on a le droit de se tromper ! Évidemment, il arrive de se planter, et dans ce cas, on cherche à comprendre ce qui a coincé. À l'inverse, le résultat est parfois largement meilleur que ce que l’on pouvait imaginer. Souvent, ça ne tient qu’à un fil. L’objectif est vraiment de décortiquer cette "petite cuisine" qui s’opère sur un plateau, entre l’acteur, le réalisateur, la mise en scène et la technique… Les participants s'immergent dans un univers d'exploration complète. »

Quel est ton rôle dans ce processus ?

« Je les pousse à aller toujours plus loin parce que dehors, ils n'auront jamais l'occasion de pousser leurs idées jusqu’au bout. C’est une chance unique de voir ce qu’elles peuvent donner... Mais attention, tout cela se passe dans un cadre strictement professionnel. On se met en situation réelle de plateau, avec toutes les exigences et les contraintes d’un véritable tournage. Pour les réalisateurs, par exemple, on commence le travail par l'écriture, puis la répétition avec les acteurs. Comment les guider pour obtenir ce que l’on attend d’eux ? Comment s’assurer que tout le monde soit « on the same page », c'est-à-dire que tout le monde réalise vraiment le même film… Comment véritablement exprimer sa vision aux techniciens et aux comédiens… Et, de l’autre côté de la caméra, comment les comédiens parviennent-ils à saisir l'univers du réalisateur, à s’y adapter et à savoir rebondir à partir de  ses propositions. »

« Dans la vraie vie, un acteur va assurer sa prise. […] Il faut mettre dans la boîte quelque chose qui fonctionne et qui soit un minimum crédible. Moi, je les pousse à essayer des choses »

L’idée de ces ateliers, c'est vraiment de confronter les participants à des situations réelles, de leur faire mettre les mains dans le cambouis ?

« C'est complètement ça. Nous ne sommes surtout pas dans une classe d’école. Je considère que je suis avec des collaborateurs, je ne me place ni plus haut ni plus bas qu'eux. On est tous des artistes et des techniciens en recherche. Des réalisateurs d'un côté, qui ont une vision, un univers, des choses qu'ils veulent exprimer. Les acteurs de l’autre, qui ont aussi des choses à exprimer et qui viennent utiliser leur instrument : eux-mêmes. À mon sens, la seule manière d’apprendre la réalité technique d'un tournage, c’est directement sur un plateau. Je mets donc les participants dans des situations de plus en plus ambitieuses, avec des contraintes de plus en plus compliquées où ils doivent être en mesure de trouver des solutions. Il arrive qu’ils fassent des mauvais choix, qu’ils se perdent en route, mais c’est comme ça qu’on apprend. Ce n’est pas grave, on mettra l’expérience de cet échec à profit dans la prochaine scène. Je pense que c’est comme ça que l’on progresse, et c’est excessivement rare d’avoir ce temps dans une carrière d’acteur ou de réalisateur. 
Il est dit que Godard s’arrêtait parfois une journée entière pour réfléchir à ce qu'il allait faire, à la pertinence de ses prochains plans… Mais il faut s'appeler Godard et avoir un producteur prêt à payer une équipe entière à ne rien faire pendant que le maître réfléchit ! Dans la vraie vie, ça n’existe pas. Et pour les acteurs, c'est la même chose. Sur un plateau, on leur accorde une prise, une deuxième, parfois une troisième... Et une fois rentrés à la maison, ils se mordent les doigts en pensant à tout ce qu’ils auraient aimés faire, car souvent ils n’ont pas eu l’espace pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Un tournage va extrêmement vite. Le réalisateur doit faire cinq choix à la minute, et l’acteur doit écouter, assimiler les infos et les directives, puis modifier son jeu d'une prise à l'autre. »

Cette formation est donc conçue comme une pause ?

« Oui, on essaye d'arrêter le temps, même s’il s’agit d’une locomotive lancée à pleine vitesse. Mais on peut au moins essayer de la ralentir un tout petit peu. Dans la vraie vie, un acteur va assurer la prise. Il ne va pas chercher à prendre des risques car ce n'est pas le moment. Il faut mettre dans la boîte quelque chose qui fonctionne et qui soit crédible. Moi, je les pousse à essayer des choses, à explorer les personnages tout en cherchant des échos de ces personnages en eux, à être toujours plus vrai. Ça ne m'intéresse pas non plus que les réalisateurs fassent des petits films sages et impersonnels... Ils pourront faire ça quand ils seront dehors, si ça les intéresse. Mais pendant ces ateliers, on devient de véritables chercheurs dans un laboratoire, on se frotte à la création, c’est à dire, a l’expression de soi. Il faut oser être honnête. Il faut parler de ce qu’on connait, c’est là seulement que sa voix devient universelle. Après tout, ne fait-on pas des films pour communiquer avec les autres, pour qu’ils se reconnaissent dans nos histoires ? »

« Il faut juste leur donner la chance d’essayer. Tout le monde a bien commencé un jour »

Quels sont les profils des participants ?

« Chez les acteurs, j'ai vraiment de tout. Certains viennent du théâtre, où la forme est très différente. Les comédiens y jouent d'une façon plus expansive peut-être. Ils ont souvent beaucoup plus de temps pour travailler leurs personnages, leurs scènes, et se retrouvent parfois démunis avec la vitesse du cinéma, le fait que la caméra vienne chercher des choses très différentes, ce qui se cache “derrière” les mots. Il faut parfois effacer le jeu pour juste « être ». Ça peut être déroutant, d’où la nécessité de venir le travailler.
J’ai aussi régulièrement des acteurs qui tournent déjà mais qui se retrouvent frustrés en casting car ils n'arrivent pas à décrocher des rôles, même quand ils ont le sentiment que le costume était taillé pour eux. Ils ont parfois un blocage, quelque chose qui les empêche d’y arriver. Dans ces cas-là, on remet tout à plat et on essaye de comprendre: qu’est ce qu’on a fait? Qu’est ce qu’on a pas fait ? Qu’est ce qu’on aurait souhaité faire? Comment prendre ce moment de jeu comme un moment de création, et non pas de jugement de sa personne?
Et puis, il y a ceux qui tournent mais qui ont besoin d’une pause parce qu'on les a enfermés dans un type de personnage. D’autres estiment ne pas obtenir des rôles à la hauteur de ce qu’ils se savent capables de jouer… Là aussi, l’idée est de revenir aux sources et de comprendre quel acteur on est devenu. Qu’est-ce qu'on a à offrir ? Que peut-on apporter ? Quelle est notre différence ? Au fur et à mesure que l'on avance dans la vie, on se connaît peut-être un peu mieux, et il faut mettre cette expérience à profit. »

Et chez les réalisateurs ?

« Là-aussi, j'ai tous les cas de figure. Certains tournent mais n'ont pas encore fait le film qu'ils rêvent de faire. Ils font du documentaire ou des films institutionnels alors qu’ils voudraient réaliser de la fiction, par exemple. Ils ont envie de voir s'ils peuvent changer de catégorie, de tester un scénario qui traîne dans leur poche arrière depuis trop longtemps. Il y a aussi des assistants réalisateurs qui ont beaucoup d'expérience de plateau, qui sont très pros, qui ont l'impression d’être prêts… Mais il faut bien qu'ils essayent quelque part ! Avant d'aller voir le producteur, il faut avoir expérimenté le fait d'être aux manettes, d'avoir une équipe à leur écoute. Et ça, c’est très rare. C’est pour cela que je leur mets une équipe professionnelle à disposition. On n’est pas dans une école de cinéma où les gens bidouillent avec la caméra. Là, on a une vraie équipe technique qui fait de l’image, du son. Tout le monde est pro autour d'eux, donc ils se retrouvent réellement en situation de réalisation, de celle ou celui qui dirige le plateau.
Sur ces ateliers, j’ai aussi parfois des acteurs qui veulent réaliser, et on sait que ça marche souvent très bien car ils savent ce que c’est que d’être dirigé, ils comprennent comment ça marche à ce niveau là. Et c’est très précieux. Savoir diriger les acteurs est la clé de ce métier. Mais il y a également des monteurs qui ont envie de passer le cap, souvent parce qu’ils en ont marre de travailler sur des scènes qu’ils trouvent mal dirigées. 
Quel que soit le profil, ceux sont toujours des gens qui ont pour but de réaliser mais qui n'en ont pas eu l'opportunité. Et moi, je ne remets jamais en cause le fait que quelqu’un puisse devenir réalisateur. Il faut juste leur donner la possibilité d’essayer. Tout le monde a bien commencé un jour ».

Quatre semaines d’expérimentation pour les réalisateurs, dont deux communes avec les acteurs

Comment se passent ces ateliers ?

« J’essaie toujours d’avoir un couple de comédiens par réalisateur, donc en général entre 6 et 10 pour 3 à 5 « réals ». Avec ces derniers, ce sera un atelier de quatre semaines. On commence par une semaine de travail sur leur projet, avec de l’écriture et de la préparation. Ensuite, on enchaîne sur deux semaines communes avec les acteurs. On fait de la mise en situation dès le premier jour. La première semaine, ce sont des exercices, des choses que les réalisateurs présents n’ont pas écrites. Ils ont une scène, deux acteurs et ils se débrouillent. Ils vont enchaîner les scènes et les exercices dans le but d’aller vers la semaine suivante avec les acteurs, où ils vont réaliser leurs propres scènes, dans des conditions réelles. Ensuite les acteurs partent et les réalisateurs ont une semaine de montage avec mon équipe, et avec mes retours, car il est impossible de tourner sans monter. Le montage, cette “deuxième phase d’écriture” est une étape essentielle de la réalisation. ».

Quelle posture adoptes-tu durant ces deux semaines ?

« Je suis la « coach » de tout le monde. Concrètement : je cours partout ! Parfois, je prends la direction des scènes. En général, ce sont eux qui commencent, puis, si on en sent la nécessité, je prends les choses en mains et ils deviennent alors mes assistants. J’ai commencé à apprendre en regardant les autres faire. L’objectif est de leur montrer comment je m'y prendrais à leur place pour qu'un acteur en difficulté parvienne à donner ce qu’on lui demande. Je suis là aussi pour les acteurs quand ils ont besoin de moi, je trouve avec eux des clés pour les aider à faire le lien avec leur personnage. J’essaie de traiter chaque individu de la meilleure manière possible, car chacun est différent, a des difficultés différentes ou des originalités qu'il faut savoir entretenir. Mon objectif est de les aider à s'épanouir et de faire en sorte que chacun avance. Je suis là pour les pousser à se dépasser sans cesse. Au fil de des ateliers, les participants semblent souvent se reconnecter avec l’essence de leur métier. Au fil des années, ils ont parfois perdus le contact avec ce qui les avaient motivé à leurs débuts, pourquoi ils aimaient tant le cinéma ?  Mon rôle est de les remettre en confiance, en phase avec leurs capacités, et de faire en sorte qu’ils ne soient plus en train de trembler quand ils arrivent sur un plateau, que ce soit devant ou derrière la caméra. »